
Dans la conférence intéractive du 18 février 2026 animée par Séverine Eche à La Fabuleuse Cantine, nous avons abordé la thématique de l’alimentation. Pourquoi est‑il devenu si compliqué de bien manger aujourd’hui ?
À travers les interventions de Loïc Fayet, Laure Ducos et Mary Colombel, nous avons exploré les enjeux sociaux, environnementaux, sanitaires et politiques qui traversent notre alimentation : contamination des produits, inégalités d’accès, déforestation, pêche industrielle, crises agricoles, accords commerciaux, pouvoir de la grande distribution…
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Conférence Intéractive du 18 février 2026 – The Greener Good
Retranscription du podcast
Introduction
🎙️ Séverine : Bonsoir à toutes et à tous ! Merci beaucoup de participer à cet événement. Merci à vous trois d’être venus, d’avoir répondu présent. Le sujet de notre conférence, aujourd’hui, c’est l’alimentation.
Pourquoi a-t-on choisi ce sujet ? Pour plusieurs raisons, déjà parce que l’alimentation amène beaucoup de problématiques, que ce soit au niveau sanitaire, social ou environnemental.
On a des questions qui se posent sur des problématiques politiques aussi. Par exemple, je pense que nous avons toutes et tous entendu parler des accords UE-Mercosur qui ont fait beaucoup parler, et des différentes crises que les agriculteurs ont connues ces derniers temps et connaissent depuis de nombreuses années.
On a aussi de gros problèmes sanitaires, avec de nombreux produits qui reviennent et qui sont finalement interdits à la consommation. L’un des derniers que j’ai en tête, ce sont les laits pour bébé qui ont été retirés et qui ont fait aussi beaucoup parler d’eux. On peut parler aussi des questions éthiques qui se posent de plus en plus, sur le bien-être animal principalement, et qui amènent à questionner nos manières de consommer.
Une alimentation saine et durable, c’est possible ?
Alors, on s’est dit que l’alimentation étant un besoin vital, c’était quand même assez compliqué de voir qu’elle devenait rare et, pour certains, compliquée. C’est aussi une question militante. Et donc, comment peut-on faire pour retrouver une alimentation saine et durable ?
Pour ça, on a invité trois experts ce soir pour parler de ces sujets, qui se présenteront juste après. Et avant qu’ils ne se présentent, je vais rapidement me présenter. Donc, je suis Séverine, coordinatrice de projet de l’association The Greener Good. The Greener Good est une association lyonnaise qui a été fondée en 2016 et qui répond à des questions de sensibilisation sur les enjeux de transition écologique individuelle. Je vais laisser la main à nos intervenants et intervenantes.
Peut-être Loïc pour commencer. Au passage, une petite question : Pourrais-tu te présenter en quelques mots et de pouvoir nous dire, selon toi, c’est quoi une alimentation saine et durable ?
Présentation de Loic
🪴 Loïc : Bonsoir, moi c’est Loïc , je suis basé à Lyon. Je suis une sorte de conspirateur positif de la transition alimentaire. À ce titre-là, j’interviens, je bosse sur les sujets d’alimentation. Je suis tombé dans la marmite alimentaire depuis que j’ai quinze ans et je n’en suis jamais vraiment sorti.. Seulement avec des façons très différentes d’y travailler.
Depuis dix ans, je suis indépendant. Aujourd’hui, j’accompagne les collectivités territoriales sur leurs enjeux de cantines scolaires qui sont souvent à l’envers. On essaye avec les cuisiniers et les élus de les remettre à l’endroit. Je fais ça avec un réseau qui s’appelle les Cuisines Nourricières.
J’accompagne les entreprises sur leurs enjeux de transition. À ce titre-là, je fais partie de la Convention des Entreprises pour le Climat, un autre réseau. On accompagne les dirigeants principalement du secteur agro, pour leur faire prendre conscience des limites planétaires, ou des planchers sociaux. Mais aussi comlent ils peuvent se transformer, pour qu’ils soient en capacité de continuer à faire du business dans vingt ou trente ans.
Je suis aussi enseignant dans certains campus lyonnais sur les enjeux de RSE, responsabilité sociale des entreprises. Et enfin, j’anime depuis quelque temps des ateliers cuisine pour enfants à Villeurbanne, tous les mercredis matin. J’ai trente gamins entre le CP et le CM2. Je leur fais une série de six ateliers pour leur apprendre à cuisiner. Avec le retour de saisons dans l’assiette et ce genre de choses. Et puis leur faire découvrir aussi que le vert, en fait, ce n’est pas si mal que ça.
Approche à l’alimentation durable
L’alimentation durable pour moi, c’est ce que j’essaie de faire passer aux gamins, mais aussi aux dirigeants d’entreprises que j’accompagne. C’est une alimentation qui respecte les gens qui la produisent, donc à commencer par les producteurs. Je le redirai tout à l’heure, mais elle respecte aussi ceux qui la transforment, les cuisiniers, et puis nous. Parce qu’aujourd’hui sans le savoir, on ingère un certain nombre d’aliments. Ils ne sont pas forcément très bons pour notre santé individuelle et collective. Et voilà, pour moi, la mutation durable c’est avant tout ça, un gros sujet sur la santé. Que ce soit celle des humains des non-humains et des écosystèmes.
Présentation de Laure
👑 Laure : J’enchaîne. Oui, bonsoir à toutes et à tous. Je suis Laure Ducos. Moi, je suis entrée sur les sujets d’alimentation par le prisme de la déforestation. J’ai fait des études d’ingénieur forestier spécialisé en tropical. J’ai passé du temps dans les grands bassins de déforestation mondiaux comme en Indonésie et au Brésil.
L’impact de l’élevage
Et puis j’ai été très vite sensibilisée par cette question : l’impact de l’élevage, en tout cas de l’industrie de l’élevage. Je n’ai pas un positionnement abolitionniste ou anti-viande. Mais plutôt sur comment est-ce qu’on arrive à vivre à plusieurs milliards sur cette belle planète. Et donc la question de la déforestation, ce qui m’a très vite intéressée : c’est la question des rapports de pouvoir dans l’alimentation. La question des inégalités. Est-ce que bien manger ce n’est que pour les personnes riches ? C’est une grande question qui m’intéresse beaucoup.
Son parcours
J’ai commencé à travailler pour Bloom, une association qui milite contre la pêche industrielle et pour la préservation de l’océan et du climat. Il y a une dizaine d’années, j’ai passé deux ans avec cette association. J’ai fait un film sur le lobbying de la France au niveau international, sur les pratiques destructrices comme le chalutage en eau profonde.
Et puis, après avoir fait ce documentaire et quelques enquêtes pour l’asso, je suis partie chez Greenpeace France. J’ai passé sept ans en tant que responsable de la partie agriculture et alimentation. La grosse campagne que j’ai menée pendant quatre ou cinq ans avait pour objectif : de rendre obligatoires les menus végétariens et de qualité dans les cantines scolaires. Ce qu’on a réussi à faire et dont je suis très fière, bien sûr pas du tout toute seule. On l’a fait en alliance avec plein d’autres acteurs. C’est à cette occasion qu’on s’était aussi rencontrés et ça a été un très gros combat. À cette époque, on pouvait encore gagner des combats !
Ensuite, j’ai arrêté il y a trois ans ; je partais en congé sabbatique. Là, Mathieu Vidard de « La Terre au carré » m’a attrapée pour travailler justement sur cette question : « Est ce qu’est ce que bien manger, c’est réservé aux plus riches ? ». Pour faire une conférence avec Guillaume Meurice notamment. Et on s’est bien entendus. Il m’a proposé d’écrire un livre. Mon année sabbatique, qui visait à faire une pause, s’est transformée en écriture de livre. Je n’ai jamais fait de pause, mais du coup le résultat est là. [montre son livre sur une étagère] : « Les frites viennent des patates« , on pourra en reparler.
Et du coup, ce qui m’intéressait avec ce livre, c’était de plonger dans ces rapports de pouvoir sous nos assiettes ou derrière nos aliments. Ce afin que les personnes qui s’y intéressent puissent comprendre ce qui se joue derrière nos aliments. Et puissent faire des choix éclairés. Et puis surtout agir politiquement et collectivement plutôt qu’individuellement. Ça, c’est d’autres grandes questions qui m’intéressent.
Et aujourd’hui ?
J’ai eu à peine le temps de rendre mon manuscrit que je me suis fait attraper par Claire Nouvian, la fondatrice de Bloom, avec qui j’étais devenue très amie entre-temps. Je suis censée aider pour une mission de quelques mois, et ça fait deux ans. Je suis maintenant directrice adjointe des campagnes chez Bloom. Et donc j’aide à la mise en place opérationnelle de l’ensemble de nos campagnes, qui passe un peu en pause. Mais on va reprendre surtout sur la pêche industrielle, on pourra y revenir. Mais sur la question des marchés, on verra la question du pouvoir de la grande distribution. Ainsi que celle de la contamination de nos aliments (et notamment du poisson.)
Ses travaux sur la présence de mercure dans le thon
Voilà, j’ai beaucoup travaillé, notamment sur une grosse enquête sur la contamination du thon au mercure, qui a fait beaucoup de bruit. Vous en avez peut-être entendu parler ; la plupart des Français et des Françaises en ont entendu parler, vu le bruit que ça a fait.
Et maintenant on continue de se battre. Et je pourrais vous raconter aussi les dessous de quand on publie quelque chose comme ça, qui fait un énorme écho médiatique qui perce le plafond de verre au niveau international, on a même des responsables en Arabie Saoudite qui ont réagi à cette annonce, enfin, c’était un délire. Mais derrière “qu’est ce qui se passe politiquement ?” Qu’est-ce qui ne se passe pas ? Et donc là, on est encore en train de se battre au niveau européen et français sur ça et c’est ce qui m’anime.
Et qu’est-ce que l’alimentation saine et durable ? D’abord, c’est du plaisir en fait, j’ai moi-même essayé de changer d’alimentation à plein de niveaux. Je vois bien que, quand ça ne me fait pas plaisir de manger, il y a un moment, j’arrête. Donc il y a quand même une notion de plaisir qui est là et une notion de plaisir qui est complexe et compliquée de par la question de l’accessibilité. Tout le monde ne peut pas se payer, tout le monde n’a pas accès à une alimentation qui nous fait du bien, qui nous fait plaisir et qui nous fait du bien pour la santé.
Et de par les questions de la contamination généralisée, en fait. Là, on a une grosse étude. Je ne sais pas si vous avez vu, qui a été pilotée par l’ANSES : agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail ; qui a publié, il y a deux semaines, une étude qui fait un état des lieux de tous les contaminants dans les aliments avec du cadmium qui est partout, notamment dans les pommes de terre, le blé, même dans le bio. Du coup, on ne s’en sort pas en fait.
Il y a aussi tout le mercure, l’aluminium et quand on voit qu’il y a tout ça partout. On finit par se demander : mais comment est ce qu’on peut encore arriver à bien manger ? Et comment est ce que politiquement, dans le monde qu’on a actuellement, avec notamment la toute-puissance de Trump aux États-Unis et des majors pétro-gazières comme Exxon Mobil, etc. On pourrait y revenir, mais qui est en train de faire en sorte que tout soit dérégulée au niveau européen, comment dans ce cadre-là, on peut encore agir politiquement et agir à son échelle ?
Bien manger ?
Et du coup, bien manger pour moi, c’est se faire plaisir, mais aussi arriver à reprendre la main politiquement, arriver à retrouver un sentiment d’agentivité à défaut de sentiment de puissance, je ne suis pas sûre qu’on en soit là aujourd’hui, mais un sentiment de pouvoir d’agir à un endroit. On pourra y revenir sur ça. Mais pour moi, ce sont ces enjeux-là qui se croisent dans « qu’est ce que c’est que manger de façon saine et durable ? ». Pour ne pas juste rentrer dans les piliers de la durabilité que sont l’économie, tout ce qui est sociologique et tout ce qui est environnemental.
Présentation de Mary
🌿 Mary : Je suis tombée dans le milieu de l’agriculture il y a très peu longtemps. J’étais journaliste pendant plus de dix ans. J’étais journaliste à la télé, mais pas à la télé. Vous ne m’avez pas vu à la télé. Moi, je travaillais derrière les écrans, plutôt dans la production. Je travaillais à France 24 et Euronews. Et c’est dans ces chaînes-là que je me suis rendue compte qu’il y avait un réel problème dans notre système alimentaire. C’est en travaillant dans les émissions sur l’environnement, mais notamment sur les émissions sur l’Afrique, que je me suis dit qu’il y avait un réel problème d’accessibilité à l’alimentation, et notamment par rapport aux pays producteurs et aux pays consommateurs.
Il y a des pays qui produisent beaucoup de denrées alimentaires qui sont consommés ailleurs. Dans ces pays-là, beaucoup de personnes n’ont pas forcément les moyens de se payer l’alimentation qu’ils produisent. Et aussi les agriculteurs en France et dans pleins d’autres pays, des producteurs bio n’ont pas la capacité de payer ce qu’ils produisent. Donc je rejoins Loïc sur ce qu’il dit sur l’alimentation durable, c’est quelque chose qui respecte les producteurs.ices.
Son rapport à une alimentation saine
J’étais journaliste et je me suis rendu compte qu’il y avait plein de questions autour de l’alimentation qui m’intéressaient beaucoup et aussi, je n’étais pas très en forme. En fait, je suis devenue très très stressée par mon boulot. J’avais beaucoup de responsabilités et j’avais des problèmes alimentaires liés à ce stress. Et donc j’ai commencé par cette voie à me poser la question « comment je pourrais faire pour aller mieux ? » Et l’alimentation, ça a été ma réponse. Et je me suis sentie beaucoup mieux une fois que j’ai pu reprendre la main un peu sur ce que je mangeais et les temps que je prenais pour manger aussi, ça, c’était très important.
En me rendant compte que l’alimentation c’était très important pour moi, j’ai aussi voulu avoir du pouvoir d’agir sur le système alimentaire et je me suis dit bon, j’ai pas une thèse, je vais pas écrire un bouquin, j’ai envie de faire plus de choses pratiques en fait. Et je me suis demandé comment faire.
Son parcours professionnel
En fait, j’ai été licenciée économique en 2021 et c’est la meilleure chose qui me soit arrivée parce qu’après, j’ai pu faire plein d’expériences différentes dans le secteur alimentaire. Je travaillais dans des épiceries, je travaillais en stage, j’ai travaillé dans diverses autres structures et j’ai fait beaucoup, beaucoup de woofing. Si vous ne savez pas ce que c’est : on va dans des fermes et on peut y travailler et on est nourri, logé. Voilà, ça, c’était absolument génial. Une expérience humaine, je vous le conseille. Et ça m’a permis de me dire que c’est quelque chose que j’aimais bien faire, en tout cas faire pousser des légumes.
J’ai fait ensuite une formation qui s’appelle le BPREA (Brevet Professionnel d’Exploitant Agricole). Cette formation m’a permis de m’installer dans une structure qui s’appelle GAEC et de retrouver mon associée qui est Léa, qui est assise là-bas, à la microferme des États Unis.
Début de la conférence
🎙️ Séverine : Et bien merci pour vos présentations. Vous avez un petit peu introduit la question
que je souhaite vous poser à vous toutes et tous. J’aimerais que vous me disiez « Est-ce que
vous considérez qu’il est difficile de bien manger ?